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Récit biographique — histoire coloniale

Heures claires,
heures sombres

Histoire silencée de la France coloniale

Ce site est consacré à l’œuvre de Félix Louis Courbain et à la mémoire de son père, Louis Tècle Courbain, magistrat colonial originaire de Guyane. À travers archives, analyses et témoignages, il éclaire le rôle souvent méconnu des fonctionnaires antillo‑guyanais dans l’empire français. Il offre un regard intime et documenté sur les espoirs, les contradictions et les réalités d’une République qui distinguait encore ses citoyens selon la couleur. La vie de Louis Tècle Courbain, magistrat guyanais au service de l’empire français, révèle les contradictions profondes entre l’égalité républicaine proclamée et la réalité raciale et hiérarchique des colonies.

Portrait d'archive de Louis Tècle Courbain, magistrat guyanais en robe de cérémonie, années 1930
Louis Tècle Courbain, magistrat colonial
« Servir, servir, mon père aura beaucoup servi — mais il nous aura aussi instruits de ce qu'il devait à tous ceux qui l'ont aidé. » — Félix Courbain, Heures claires, heures sombres
Couverture de Heures claires, heures sombres
Couverture de l'ouvrage
Portrait de Félix Louis Courbain, écrivain et fils de Louis Tècle Courbain, auteur de Heures claires, heures sombres
Félix Louis Courbain, auteur
Le livre

Mémoire d'un fils, témoignage d'une époque

Sous-titré « espoirs et désillusions d'un Outremérien », ce livre est à la fois un hommage filial et un document historique de premier ordre sur le rôle des fonctionnaires antillais et guyanais dans l'empire colonial français.

À partir d'archives, de souvenirs personnels et d'un long travail de reconstitution, Félix Courbain retrace le parcours de son père, Louis Tècle Courbain, enfant naturel d'une « femme en mouchoir » guyanaise, devenu magistrat colonial à une époque où la magistrature outre-mer demeurait l'une des chasses gardées de l'élite blanche métropolitaine.

Le récit n'est pas seulement biographique. Il interroge ce que cela signifiait, pour un homme de couleur citoyen français, de servir loyalement une République qui, dans les faits, distinguait toujours entre ses « citoyens » et ses « sujets ».

  • 01
    L'ascension sociale

    D'une enfance pauvre à Cayenne au sommet de la magistrature coloniale : itinéraire d'un boursier méritant.

  • 02
    La ligne de couleur

    Compétence reconnue, plafond de verre racial. Le piège silencieux de l'égalité formelle.

  • 03
    L'identité antillaise et guyanaise en Afrique

    Citoyens français, mais racialisés : entre les colonisés africains et les administrateurs métropolitains.

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Disponible chez l'éditeur ainsi que dans certaines librairies spécialisées en histoire coloniale et en littérature antillo‑guyanaise.

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Louis Tècle Courbain entouré de ses collègues magistrats et greffiers, années 1930
Louis Tècle Courbain en fonction (tribunal colonial)
Section II — Biographie

Louis Tècle Courbain

Né à Cayenne, formé sous la Troisième République, magistrat dans l'Afrique coloniale française : une trajectoire singulière qui éclaire, mieux que beaucoup d'études, les ambiguïtés de l'empire républicain.

Cayenne — enfance

Une naissance à la marge

Louis Tècle Courbain naît à Cayenne, en Guyane française, dans un milieu modeste. Enfant naturel non reconnu par son père biologique, il est élevé par sa mère, descendante d'une femme affranchie de l'esclavage. Dans une société antillo‑guyanaise hiérarchisée à l'extrême, ces origines devaient peser lourd, mais elles forgeront une volonté d'ascension par le travail et le mérite scolaire.

Toulouse — études

Une formation juridique sous la Troisième République

Repéré pour son intelligence, il bénéficie d'une bourse coloniale qui lui permet de poursuivre ses études en métropole. Il s'établit à Toulouse, où il suit un cursus de droit. Accueilli par la famille Huron, il y forge des liens durables : c'est l'époque où la province française accueillait encore ouvertement ces jeunes venus des colonies pour devenir, à leur retour, cadres de l'administration impériale.

Magistrature coloniale

L'entrée dans un corps d'élite

Diplômé, il intègre la magistrature coloniale, corps prestigieux dominé par des magistrats métropolitains blancs. Son recrutement, exceptionnel pour un homme issu de son milieu, témoigne autant de son mérite individuel que de la politique d'assimilation par la formation que la Troisième République tentait alors de promouvoir — sans jamais en accepter pleinement les conséquences.

Afrique-Occidentale & Équatoriale Françaises

Une carrière en AOF et en AEF

Il sert dans plusieurs territoires de l'Afrique-Occidentale française (AOF) et de l'Afrique-Équatoriale française (AEF). Comme nombre de fonctionnaires antillais et guyanais de sa génération, il occupe une position intermédiaire singulière : citoyen français de plein droit, mais perçu par les administrateurs métropolitains comme racialement « autre », et par les populations colonisées comme l'agent d'une administration étrangère.

Le plafond de verre

Compétent, mais jamais tout à fait au sommet

Reconnu pour la qualité de son travail, sollicité par ses pairs, il se heurte cependant à un plafond de verre racial qui freine l'accession aux postes supérieurs de la hiérarchie judiciaire coloniale. Cette expérience, jamais ouvertement dénoncée par lui, marquera durablement son fils, qui en fera l'une des clefs de lecture de son ouvrage.

1937

Une œuvre juridique critique

Il publie Le Recours en annulation en matière française, étude technique du droit administratif appliqué aux territoires coloniaux. Au-delà de l'érudition, l'ouvrage témoigne d'un regard intérieur, informé et exigeant, sur le fonctionnement réel de la justice impériale — un document précieux pour qui veut comprendre, de l'intérieur, le droit colonial français.

Postérité

Un cas exemplaire des « Français de couleur »

La trajectoire de Louis Tècle Courbain illustre celle, plus large, des magistrats, instituteurs, médecins et administrateurs originaires des DOM/TOM qui ont fait fonctionner, à leur niveau, l'appareil colonial. Loyaux serviteurs de la République, ils en éprouvèrent au quotidien la principale contradiction : une promesse d'égalité sans cesse réaffirmée, sans cesse démentie par les pratiques.

Cérémonie de départ du gouverneur de la colonie, entouré de magistrats et de fonctionnaires antillais, Afrique française, années 1930
Le gouverneur prend congé
Portrait officiel du président du tribunal colonial, possiblement Louis Tècle Courbain ou un collègue magistrat, en robe de cérémonie
Président du tribunal
Fin d'une session de cour d'assises coloniale, magistrats et greffiers posant devant le palais de justice, Afrique équatoriale française
Fin d'une cour d'assises avec les collègues
Mon père aura beaucoup servi ; il aura été reconnu compétent et passionné. Mais la Guyane s'obstinera à ne voir en lui que le fils naturel de Man Toto.
Félix Courbain — Heures claires, heures sombres
Extrait complet — Père et Mère

Mon père était muet sur son enfance. Je ne crois pas qu'il en eût une mauvaise mémoire ni qu'il en eût eu honte. Avec le temps et par fragments, comme se complète un puzzle j'ai pu savoir qu'il avait eu une enfance pauvre, très pauvre. Comme ensuite j'ai découvert qu'il avait été « enfant naturel », non reconnu par son père pourtant connu de tous, je suis parvenu à reconstituer de grands pans de ce dont il ne nous aura jamais parlé.

Nos sociétés Outremer sont terriblement cloisonnées, hiérarchisées, enfermées dans des clans sociaux, raciaux, religieux et politiques engoncés dans des tabous et des préjugés dignes d'un régime féodal, on peut donc imaginer que jadis c'était bien pis. J'imagine alors ce qu'a dû batailler un gosse, au teint même pas un peu plus clair, pour émerger de ces origines peu flatteuses que l'on considérait comme de la fange.

Ni les humiliations ni les quolibets ni les instants de découragement ne lui auront manqué, mais la précoce conscience que lui seul pouvait les arracher, lui et sa mère, à leur condition, lui aura permis de tout surmonter. Femme en mouchoir, fille d'une femme affranchie de l'esclavage, cette mère n'avait guère plus à donner que de sa force d'âme et beaucoup d'amour à ce fils né de rapports avec un « grand nègre » Cayennais.

Ces antécédents ont sans doute fait que nous ayons eu le meilleur des pères. Il accordait un soin extrême aux relations familiales et une particulière vénération à l'amitié. Je crois avoir hérité de lui ce goût des amitiés fidèles, au delà du temps et des distances, ainsi qu'un penchant pour les liens familiaux chaleureux. Il s'entêtera par la suite, à maintenir les liens avec tous ses demi frères et sera l'artisan de bien des réconciliations entre frères ou cousins ennemis.

Fallait-il qu'il fût brillant, cet enfant de l'amour, pour que la Colonie le prît en charge en lui accordant une bourse et en fasse un fonctionnaire compétent et passionné !!!! Peut être faut-il ajouter à son penchant naturel l'influence de ces origines pour expliquer son intérêt pour les jeunes démunis méritants. Les membres du Barreau aujourd'hui à la retraite ou déjà morts se réclamaient souvent de lui dans les trois départements et un certain nombre de personnalités africaines m'ont dit la reconnaissance qu'elles avaient pour l'aide matérielle, morale ou intellectuelle qu'il n'avait pas hésité à leur accorder.

Servir, servir, mon père aura beaucoup servi mais il nous aura aussi instruits de ce qu'il devait à tous ceux qui l'ont aidé. Je me souviens de sa grande vénération pour la famille HURON qui lui aura tenu lieu de famille, lui qui en manquait si cruellement dans son exil toulousain. C'était encore l'époque où la province ouvrait volontiers ses portes, ses bras et le cœur de ses filles à ces gars venus de si loin. Elle aura fortement contribué à forger une, quelques, générations d'hommes de valeur.

Elle semble de nos jours, et c'est dommage, avoir perdu cette précieuse vertu. Elle accueillait alors des jeunes à peine sortis de l'adolescence (la Colonie n'allait pas au delà du collège) et ne les lâchait qu'en hommes faits. J'imagine l'émotion de ma grand mère paternelle au retour de son fils diplômé, adulte de 30 ans, lui qu'elle avait embarqué encore presque gamin. La mère TOTO !!!..... L'ai-je connue ou ne sont-ce que les rares photos d'elle qui me font me rappeler d'une femme en mouchoir gris bleu, forte, au geste déjà lent ??

Le passé remonte un peu comme ces épreuves troubles que le révélateur ne parvient pas à rendre nettes dans le bac à développement. Mon père de toute façon n'aura pas été prophète en son pays car la Guyane s'obstinera à ne voir en lui que le fils naturel de MAN TOTO. Je crois qu'il en a été secrètement et profondément affecté tant il était persuadé qu'on est fils de ses œuvres, tant il pensait avoir mérité pour lui et sa mère, une place enfin digne au soleil.

Section III — Cadre historique

La République et ses « Français indigènes »

Comprendre la vie de Louis Tècle Courbain suppose de restituer le système juridique et politique dans lequel il évoluait : une République qui distinguait explicitement deux catégories de Français.

Louis Tècle Courbain et ses camarades dans la chambrée des Chasseurs Alpins, service militaire dans les années 1910-1920
La chambrée des Chasseurs Alpins
Groupe de soldats du bataillon des Chasseurs Alpins, dont certains originaires des Antilles et de Guyane, posant en tenue d'exercice
Groupe des Chasseurs Alpins
01 — Statut

Citoyens contre sujets

Le droit colonial français distinguait les « citoyens », bénéficiant de la pleine nationalité et des droits civils et politiques, des « sujets de l'empire » (notamment en AOF et en AEF), soumis au régime spécial dit de l'indigénat. Antillais et Guyanais, sur le papier, appartenaient à la première catégorie ; mais cette égalité formelle se heurtait sans cesse aux préjugés sociaux et raciaux.

02 — Hiérarchies

La ligne de couleur

Dans les colonies comme dans l'administration métropolitaine, une « ligne de couleur » informelle structurait les carrières, les fréquentations, les mariages et les positions de pouvoir. Le mérite, la compétence, les diplômes ne suffisaient pas toujours à la franchir : elle constituait, pour les fonctionnaires antillais et guyanais, un plafond persistant.

03 — Discours

Les contradictions républicaines

La Troisième République proclamait l'universalité de ses principes — liberté, égalité, fraternité — tout en maintenant un empire fondé sur l'inégalité statutaire. Cette tension, vécue de l'intérieur par les administrateurs racialisés, est l'une des grandes impensées de l'histoire scolaire française.

04 — Pratiques

Discriminations concrètes

Logement à part, salaires « coloniaux » à plusieurs vitesses, quotas implicites dans certains corps, refus de promotion, mépris quotidien : les discriminations ne relevaient pas de quelques individus, mais d'un système. Elles cohabitaient paradoxalement avec la reconnaissance officielle des compétences et avec la rhétorique d'assimilation.

Section IV — Chronologie

DOM/TOM et Afrique : jalons d'une histoire entrecroisée

Une chronologie de référence, pensée pour les enseignants, les étudiants et les lecteurs curieux qui souhaitent situer la vie de Louis Tècle Courbain dans la longue durée de l'histoire coloniale française.

1848

Abolition définitive de l'esclavage

Décret du 27 avril 1848, sous l'impulsion de Victor Schœlcher. Les anciens esclaves des colonies françaises deviennent citoyens.

1880 – 1900

Expansion coloniale en Afrique

Conférence de Berlin (1884‑85), constitution progressive de l'AOF (1895) puis de l'AEF (1910).

1887

Code de l'indigénat

Régime juridique spécifique imposé aux populations colonisées non-citoyennes, suspendant nombre de droits.

1914 – 1918

Première Guerre mondiale

Mobilisation massive des troupes coloniales. Naissance d'une conscience commune entre Antillais, Guyanais et Africains au front.

1937

Publication de Louis Tècle Courbain

Le Recours en annulation en matière française : regard interne sur le droit administratif colonial.

1939 – 1945

Seconde Guerre mondiale

Ralliement des colonies à la France libre, conférence de Brazzaville (1944), promesses de réformes.

1946

Création des DOM

Loi du 19 mars 1946 : la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et la Réunion deviennent départements français.

1958 – 1962

Décolonisations africaines

Indépendances en cascade des anciennes colonies d'AOF et d'AEF, fin de l'Algérie française.

Ce que l'école enseigne peu

L'histoire scolaire française a longtemps occulté plusieurs réalités essentielles de cette période. Les rappeler, sans polémique mais avec rigueur, fait partie des objectifs de ce site :

  • Le rôle déterminant des fonctionnaires antillais, guyanais et réunionnais dans le fonctionnement quotidien de l'administration coloniale en Afrique.
  • L'existence durable d'une double citoyenneté, formellement abolie en 1946, mais culturellement persistante dans certaines pratiques administratives.
  • La participation décisive des soldats issus des colonies aux deux guerres mondiales, et les inégalités de traitement (pensions, promotions) qui ont suivi.
  • La continuité, après les indépendances, de réseaux administratifs, juridiques et économiques entre les DOM/TOM et l'Afrique francophone.
  • La diversité des trajectoires individuelles — loyalistes, réformatrices, anticolonialistes — au sein même des élites « ultramarines ».
Section V — Autres œuvres

L'œuvre littéraire de Félix Courbain

Outre Heures claires, heures sombres, l'auteur a publié plusieurs ouvrages d'inspiration antillaise dans des registres complémentaires : chroniques tropicales, fragments de vie urbaine, portraits picaresques.

Couverture de Boucans et boucaniers
Chroniques tropicales

Boucans et boucaniers

Sous-titré chroniques tropicales : une plongée picaresque dans la vie ordinaire des Antilles, derrière la carte postale touristique.

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Couverture de Retaillons
Fragments / nouvelles

Retaillons

Des éclats de vie attrapés au vol, à la manière d'un kaléidoscope : portraits, rencontres, silences. Un livre court, ciselé, observateur.

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Couverture de Mano
Roman

Mano

Les tribulations d'un Don Juan tropical : portrait d'un homme qui plaît aux femmes, et qui découvrira la France lors de son service militaire.

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Couverture de Boucans et boucaniers
Boucans et boucaniers

Boucans et boucaniers

ou chroniques tropicales

Résumé

« Nos îles n'ont jamais été, à part Haïti, le théâtre d'événements de grande histoire », écrit l'auteur en préambule ; « mais elles sont le cadre dans lequel nombre de petites gens doivent user de patience, d'astuce et d'ingéniosité pour survivre. » C'est cette réalité, dérobée au regard du touriste de passage, que Boucans et boucaniers entend restituer.

Le genre picaresque revisité

L'auteur revendique la filiation du picaresque du Siècle d'Or espagnol, dont il dit qu'il lui a souvent rappelé son contexte natal. Le rapprochement n'est pas anodin : il s'agit d'un genre qui place au centre du récit les humbles, les rusés, les survivants ; les personnages contraints, écrit-il, à recourir « à la tromperie, au mensonge, à la malice indigène pour survivre ». Derrière la lumière vive des boucans (festins improvisés, viandes fumées), il y a la « froide obscurité des marais nauséabonds ».

Contexte social antillais

Le livre laisse voir, sans pathos, un monde structuré par des hiérarchies superposées : Békés (créoles d'ascendance européenne, élite historique), mulâtres et leurs nuances multiples, descendants d'esclaves, travailleurs « engagés » d'origine indienne, Européens « importés ». Chaque catégorie joue un rôle ; chaque transgression est notée, commentée, parfois réprimée. Les chroniques tirent leur force de cette attention au détail social.

Extrait — Saturnin

Si une chose est sûre, c'est que Saturnin plaît aux femmes, à toutes les femmes. Il sait les contempler, les admirer, les caresser d'abord du regard, avant que presque toutes s'abandonnent à ses mains, puis à tout le reste, puisqu'il y a toujours des affinités.

Saturnin n'a pourtant rien pour lui en apparence : il n'est ni grand, ni mince, ni beau. Mais sa voix chaude module des graves qui font vibrer chez les femmes toute une zone au-delà du nombril. Cette voix peut aussi tempêter et porter jusqu'au fin fond du marché pour vanter sa marchandise — des produits maraîchers.

Tout l'art de Saturnin est de parvenir à se faire payer en nature son aide sans éveiller la méfiance ni de la marmaille qui vient au devant de la camionnette, ni du mari assis à siroter à l'ombre de la véranda ou le nez collé à la télé. Grâce à Saturnin, ce dernier n'a pas eu à sortir la voiture pour aller chercher Madame.

Extrait complet — La Menace

Marie-Denise Dormoy de Sauveterre est fière d'une lignée qu'elle arbore partout en oriflamme. Elle aime à rappeler qu'elle est la descendante d'un illustre représentant de cette noblesse de province qui a fait la vraie France jusque dans des contrées aussi reculées que les Îles.

Bien sûr, on a oublié au fil des siècles que la particule a été rajoutée par son aïeul pendant la longue traversée, et qu'elle n'indiquait que l'origine de la famille. La famille crevait la faim dans sa province et a tenté le tout pour le tout avec un fils casse-cou qui est arrivé à percer dans ce contexte où le seul fait d'être blanc suffisait pour être au haut de l'échelle sociale.

Il est donc de son devoir et du devoir des siens de préserver la pureté de la race de toute compromission avec d'autres races. Toute la vie sociale locale ne dépend-t-elle pas de ce critère essentiel ? Les « Békés » doivent rester les « Békés », les mulâtres des mulâtres, les nègres bacheliers, licenciés ou même docteurs de l'Université, restent des nègres ; il en est de même pour toutes les ethnies que compte la riche palette locale. Que surviennent les changements saugrenus que ne cessent d'exiger des illuminés et ce serait, croit-elle, bientôt la fin du monde.

Elle ne peut nier que les autres races ont fait des progrès, se sont civilisées, mais de là à prétendre traiter d'égal à égal avec une Dormoy il y a loin. Une marge infranchissable, et qu'il n'est même pas nécessaire de franchir d'ailleurs. Le respect du principe du « chacun chez soi » est la meilleure façon de n'altérer en rien l'ordre « normal » des choses.

Chez les Sœurs elle s'est liée d'amitié avec des jeunes filles d'un peu toutes les races et toutes les nuances de peau, preuve donc qu'elle n'est pas raciste ; mais était-il nécessaire que cette amitié d'internes bave à l'extérieur et complique leurs relations sociales ? Elles se retrouvent pourtant régulièrement en terrain neutre de la pâtisserie du Royal pour des après-midi bruyants et pleins de rires comme de petites folles. Le temps d'un après-midi elles effacent les barrières sociales nécessaires et se paient de belles tranches de totale liberté de pensées et de langage. Chacune ensuite retrouve son monde, et il lui semble que c'est bien ainsi. « Chacun chez soi et Dieu chez tous !!! »

Elle ne comprend donc pas les critiques qu'on leur adresse, à elle et aux siens, les « Békés ». Racistes, ségrégationnistes, intégristes, et elle ne sait plus quoi d'autre toujours en « iste ». Elle ne se reconnaît pas comme faisant partie d'aucun de ces mouvements. Cet ordre qu'elle défend vient de loin, et s'il était si mauvais cela se saurait depuis le temps.

Il a bien eu de temps à autre quelques transgressions, mais elles n'étaient que ponctuelles, accidentelles, et les transgresseurs avaient presque toujours eu le bon goût de quitter l'île. Depuis quelques temps les transgressions ne cessent de se répéter. Les couples que l'on appelle si stupidement « dominos » prolifèrent et commencent à donner le mauvais exemple. C'est comme la montée d'une marée qui est venue jusqu'à son seuil. Un jeune négro en vacances, étudiant de 2° année de Centrale, n'a-t-il pas osé faire les yeux doux à sa sotte fille Marie Sophie qui semble y avoir accordé de l'intérêt ? Vous vous imaginez, un noir, tout noir, certes méritant parce que fils d'un petit commis, mais noir, négro oser lever les yeux sur une Dormoy !!! Le monde à l'envers !!!!

Heureusement qu'elle veillait, car……vous imaginez ? Lui est venue une envie de faire cravacher l'impudent, de lui arracher les yeux, de l'émasculer pour lui apprendre, à lui, et rappeler du même coup aux autres, ce qu'il convient de ne jamais faire surtout à une Dormoy !!!!!. C'est sans doute le funeste exemple de sa cousine Caroline de Maupertuis qui a convolé en justes noces même pas avec un mulâtre, même pas avec un noir, mais avec un indien, un coolie, oui Madame, j'ai bien dit un coolie rien moins qu'un coolie sorti des Grands Fonds de St François.

Heureusement le garçon, charmant au demeurant, est expert en énergie atomique donc aucun risque de le voir s'installer un jour sur place. Hortense était aux anges, chantant les louanges de son Roland de gendre, mais ce sont des choses que l'on peut oser faire à la rigueur là-bas, à Paris, où chacun fait ce qu'il veut comme il veut…………ici c'est tout simplement impensable !!!!!

Ce qui l'indigne, et l'inquiète, c'est le nombre sans cesse croissant de couples irrespectueux des usages qui se forment là-bas avant de revenir. Cette prolifération ne peut que risquer de bouleverser un ordre établi auquel elle tient. D'épais nègres au faciès marqué rentrent avec des compagnes dont la blondeur éclipse celle des « Békés » et même celle de ces épouses que l'on a pourtant pris le soin d'aller chercher si haut dans le Nord de l'Europe pour s'assurer qu'elles étaient bien blanches afin de préserver la pureté de la race.

Des négresses lippues, callipyges et vulgaires trônent au bras de beaux et grands blonds ariens que les « blanches pays » n'auraient pas été fâchées de se réserver dans l'ordre normal des choses. Bien sûr il y avait déjà eu des précédents, mais ils étaient rares et se cantonnaient à des sphères déjà choisies et trop particulières pour faire des émules. Qu'un secrétaire Général, qu'un inspecteur, qu'un magistrat, qu'un Agrégé de l'Université épouse quelqu'une de sa race ne la remplissait pas d'aise, mais leur qualité les hissait vers les hautes sphères des « Békés » et ceux-ci se trouvaient presque contraints de les adopter. D'ailleurs elle voulait bien admettre que leur prestige personnel, loin de faire ombrage, renforçait celui de cette élite qu'étaient ceux des siens.

Ce qui est insupportable, inadmissible, indécent, dangereux même, c'est que cela s'étende à l'ensemble de la population. Elle ne serait pas fâchée de voir brûler quelques croix, de voir défiler quelques bonnets pointus à la manière, dit-on, des sinistres brigades des trois K, juste pour qu'un peu de terreur jette la panique et remette de l'ordre dans cette société qu'elle sent partir à la dérive. Elle ne souhaite ni le malheur ni la mort de personne, elle veut juste qu'on respecte et préserve cet univers où tout allait jusqu'ici plutôt bien……… rien de plus !!!

Pourquoi lire ce livre aujourd'hui

Boucans et boucaniers offre un matériau précieux pour quiconque étudie les sociétés post-esclavagistes des Antilles françaises. Sans théorisation savante, les chroniques montrent comment les hiérarchies héritées de la période coloniale se sont reconfigurées, plus qu'elles ne se sont dissoutes, dans la société départementale contemporaine.

Couverture de Retaillons
Retaillons

Retaillons

éclats de vies entre-aperçues

Résumé

L'auteur s'y présente avec une humilité revendiquée...

Une écriture du fragment

Le titre lui-même, Retaillons, dit l'esthétique de l'œuvre...

Contexte social antillais

Les nouvelles donnent à voir une société antillaise contemporaine...

Extrait complet — Juste obéir

Célestine en a maintenant plus qu'assez de cette image qu'on a d'elle et qu'elle a entretenue trop longtemps : l'image d'une femme forte, volontaire, équilibrée, moderne. Elle aimerait, ne serait-ce qu'un instant, tomber le masque, déposer le glaive et la cuirasse et se blottir, toute petite, toute nue, dans la chaleur d'un corps protecteur.

Pendant près de vingt-cinq ans elle a dû tout décider, tout régler pour elle-même mais aussi pour sa mère, dont elle veille ce soir la dépouille, et pour Véronique, sa fille, qui vient de se mettre en ménage avec un garçon qu'elle n'aurait sans doute jamais choisi. Après le départ définitif d'un père volage, Célestine avait dû empoigner des rênes que sa mère refusait, prostrée dans une sorte de dépression muette.

Elle avait bien cru la perdre un temps et c'est à ce moment-là qu'un salopard en avait profité pour entraîner Célestine dans la seule faiblesse de sa vie. Il l'avait engrossée avant de se souvenir qu'il était marié et même déjà père. Célestine avait pris son sort adverse à bras le corps et continué de travailler tant que son état le lui avait permis. Elle était consciente qu'elle avait deux et bientôt trois bouches à nourrir.

Quand la nature réclamait ses droits elle choisissait un partenaire pour de courtes et enfiévrées étreintes qu'elle voulait sans lendemain. Dans sa maison et dans sa vie il n'y avait pas de place pour un homme à demeure. Elle ne voulait que des instants éphémères pour apaiser ses entrailles sans avoir à s'engager, sans se mettre dans l'embarras avec une mère désormais violemment hostile à toute la gente masculine et avec une fille à qui elle devait montrer le bon exemple.

25 ans d'amours ou plus exactement de copulations clandestines avec des hommes dont elle ignorait et voulait ignorer tout. Étaient-ils célibataires, mariés, veufs, séparés, divorcés ? Elle, à vrai dire s'en contrefichait. C'était pour elle sans intérêt compte tenu de ce qu'elle attendait d'eux. Il lui fallait juste un corps, des mains, des lèvres, qu'assouvie elle pouvait renvoyer au néant. Peu ou pas de mots échangés ; à quoi bon les sottes promesses, les mensonges et l'insupportable auto satisfaction mâle ?

Elle les faisait taire afin qu'ils se concentrent et attendait d'eux qu'ils s'appliquent juste à la combler d'aise, à éteindre son incendie intérieur. Dès que l'organe flétri quittait le conduit vaginal le gars n'existait déjà plus. Le partenaire du moment était souvent vexé de la façon dont il était congédié. Pas de dernier baiser, pas de dernier câlin ; elle semblait tout à coup de marbre. Cela avait même failli mal tourner avec un orgueilleux têtu qui avait exigé une dernière séance qu'elle n'entendait pas lui accorder.

Il l'avait alors prise de force, désespéré de besogner une masse amorphe, une sorte de cadavre. Au comble de la fureur il avait été sur le point de la frapper pour la contraindre d'être de nouveau ce brasier qu'elle avait su être. Depuis, elle se déshabillait dans la salle de bain ce qui lui permettait de retrouver ses vêtements au moment de prendre la fuite quand elle jugeait que la rencontre avait assez duré. Elle sortait toute prête et filait sous le nez médusé d'un partenaire encore à échafauder de nouveaux épisodes.

Elle s'épargnait le fastidieux refus de donner son nom, son adresse, un téléphone ou l'obligation de trouver un mensonge pour justifier l'impossibilité d'une suite. Elle avait l'esprit déjà assez encombré pour ne pas avoir à y rajouter des noms, des adresses, des obligations, des explications, des rendez-vous. Elle se satisfaisait de ces instants confettis d'abandon total.

Mais maintenant que sa mère vient de mourir, que sa fille après être rentrée chaque fois un peu plus tard, l'a brutalement abandonnée, elle n'a plus que sa propre vie à gérer et curieusement cela lui semble comme une énorme montagne, comme un poids trop lourd à porter. Elle rêve d'une épaule amie, non amante, au creux de laquelle elle pourrait pleurer, pleurer enfin toutes ces larmes qu'elle a si longtemps refoulées.

Elle aimerait maintenant comme tant d'autres femmes, ne rien décider et juste obéir. Obéir aux ordres, aux caprices, aux impositions des hommes, d'un homme, n'être plus que la passagère de la lourde diligence de la vie dont elle cesserait d'être le cocher. Elle veut s'installer à l'arrière et se laisser mener. Tant pis si elle devient aussi molle que Sabine, au regard dégoulinant de tendresse pour un mari plus volage qu'un papillon. Tant pis s'il doit lui en coûter quelques baffes avec un Ludovic aussi brutal que celui de Sophie. Tant pis si, comme Colette elle écope d'un fondamentaliste qui lui ôte le maquillage et l'oblige à se vêtir de bure à cent lieues de mini et des transparences osées.

Elle ne veut plus être maîtresse de ses heures, de ses jours, de ses nuits qu'elle ne veut plus finir dans un lit trop grand pour elle toute seule…. Le hic c'est qu'une femme de 42 ans çà fait peur. Çà sent le soufre pour les autres femmes mariées ou en couple. Çà sent le bon coup sans risque et sans suite pour tous les salopards juste intéressés à vider leurs bourses mais pas à s'engager ou qui le sont déjà ailleurs. C'est pain béni pour tous ceux qui voient encore en elle, parce que çà les arrangent, celle qu'elle a décidée de ne plus être.

Il y a enfin toutes ces âmes charitables qui se mêlent de lui chercher chaussures à son pied et qui s'improvisent marieuses sans savoir exactement ce que Célestine attend de la vie. Pour elle c'est pourtant tout simple, tout bête ; désormais elle veut juste obéir au risque de faire bondir les féministes les plus enragées ……………. Disponible et dispose pour qui voudra, avec décision, avec détermination, prendre en mains les rênes de leurs deux vies !!!!!

Extrait complet — Sabine de son enfance

Après bien des années, après bien des amours, il va retrouver Sabine — Sabine, mais oui, vous savez bien, la Sabine de son enfance, des fous rires idiots, des secrets et de l'innocence… Avec elle affleure de nouveau, à la conscience vive, des lieux, des couleurs, des odeurs, des instants qu'il croyait effacés, perdus à jamais au fond de l'abîme indifférent de l'oubli.

Avec ces deux syllabes chargées d'émotion et comme d'une bonne part de lui-même il se prend à être tout à la fois triste et joyeux. Son intelligence devrait l'obliger à l'imaginer grandie, vieillie, adulte, alors que ses sentiments s'entêtent à ne voir en elle que la gamine à la féminité naissante, aux cheveux toujours fous, aux bonnets de maillot de bain encore à demi vides, aux hanches encore masculines mais à la démarche déjà troublante et un peu étudiée.

Sabine des longs apartés, Sabine des embrassements chaque fois moins innocents, Sabine des premiers baisers tombés au coin des lèvres, volés ou accordés, Sabine au regard tour à tour mutin, moqueur, étonné, effarouché et parfois dur …… Sabine tant de fois sur le point de s'abandonner, de se donner et puis chaque fois échappée au dernier instant dans un grand éclat de rire ou une froideur réprobatrice ……

Sabine de ses premières insomnies, de sa première jalousie, de ses premiers soupirs, de sa première souffrance. Goûts, odeurs, saveurs d'elle se bousculent aux portes de la mémoire pour s'imposer. Il y a de cela quelques années…..combien ?? Qu'importe…, pour lui c'est comme si c'était hier. Il a le sentiment d'aller la retrouver avec cette humiliante soumission après qu'elle lui aura dit avec cette cruauté d'une gamine, plus tout à fait gamine, qui se sait appréciée et intuitivement désirée : « Tu es mon meilleur ami .. »

Elle ne connaît pas bien tous les contours ni toutes les implications de ce désir mais joue pourtant avec, convaincue que la totale docilité du garçon lui est de toute façon acquise …. Et puis la Sabine des premiers secrets sans lui, des premiers silences, des premiers sourires ambigus, des premiers mensonges malhabiles, des premiers émois sans lui, des infidélités à un amour, têtu, sans borne et sans faille. Sabine des premiers refus, des limites, des conditions, des prétextes et enfin de l'aveu, dur, terrible parce qu'il le pressentait sans vouloir l'accepter….Sabine qui se perd dans la brume.

Mais aujourd'hui, de nouveau Sabine comme une grande gomme qui efface les distances, les visages, éteint les voix, atomise les corps de celles qui n'ont jamais occupé totalement sa vie. Exit Simone, Nicole, Bernadette, Odile, Solange, Sonia, Charlotte, Patricia et consort. Parce que revient Sabine, vous cessez d'exister, vous n'avez jamais vraiment existé !!!

Derrière la vitre embuée de leurs derniers instants il voit venir une silhouette lourde, au visage creusé, à laquelle s'accroche une gamine réplique à peu de choses près de la Sabine de sa mémoire, de ses premiers émois…… Son regard croise celui de la silhouette et ce qu'il y lit doit tellement la décevoir qu'il préfère laisser glisser le sien dans la panoramique circulaire. Une voix qu'il a du mal à reconnaître dit, assez haut pour qu'il l'entende : « Bon, et bien on dirait qu'il n'est pas là ; il n'a sans doute pas pu venir !!!! »

En sortant à son tour un miroir lui renvoie l'image d'un vieillard qu'il a du mal à identifier même si c'est lui – même, celui qu'elle n'aura pas pu reconnaître.

Couverture de Mano
Mano

Mano

les tribulations d'un Don Juan tropical

Résumé

Mano est l'exemple vivant du « petit débrouillard »...

Analyse du personnage

Mano n'est pas un séducteur idéalisé...

Contexte culturel

Le récit déploie un univers créole reconnaissable...

Extrait complet — L'enfance de l'artiste

Emmanuel, Horace, Hyppolite, Samuel, Marie, Jules, Sinforien était né une aube de novembre, entre la maison de sa mère Sidonie Lapierre et l'hôpital : le bon à rien de chauffeur de l'ambulance locale s'étant attardé entre les cuisses puissantes d'une dame pas décidée du tout à le lâcher avant de l'avoir totalement vidé de sa liqueur. Léontine était comme çà : il ne fallait pas seulement lui en promettre!!!!

Délicatement enveloppé dans une feuille de bananier, Mano avait fait une entrée triomphale chez sa grand-mère, exhibé partout par un père informé en catastrophe de son nouveau statut, et qui l'acceptait volontiers — ce qui n'était pas rien dans le contexte social où tout ce monde baignait. Il faut dire qu'il avait dû batailler ferme pour éliminer la concurrence autour de Sidonie, la belle capresse, et continuer à lutter pour la persuader de ses intentions honnêtes.

Il avait tout accepté, le travail fixe, les fiançailles et même le mariage pour le privilège de se sentir prisonnier de ses cuisses de rêve, pour goûter au miel rare de ses lèvres, pour s'emplir les mains de la douce chaleur de son sein......... Elle avait enfin rendu les armes en Août pour un mariage en Octobre et le bougre devait avoir fait provision de semence car la nuit même des noces il l'avait fécondée ce dont ils ne furent bien sûr informés que par la suite.

Cela permit à Sidonie d'accéder à la catégorie sociale locale respectable de mère légitime et à son bon à rien de mari de retourner courir la gente féminine en manque d'attention virile ; un acte de charité chrétienne en somme. Il avait néanmoins conservé le travail parce qu'il y était apprécié en particulier de la femme de son chef qui par un curieux hasard venait rendre visite à son mari juste quand il n'était pas là.. Pierre Manuel avait mis du temps à comprendre mais désormais la leçon était sue et il savait l'art et la manière de l'accompagner dans une attente qu'ils savaient tous deux vaine.

Bref, Mano avait de qui tenir quant à héritage génétique ; restait l'apprentissage de ce bel outil...... Bien sûr comme tous les galopins de son âge courut-il derrière les gamines endimanchées pour leur soulever les jupons, bien sûr se mit-il à l'affût pour découvrir ce que les personnes de l'autre sexe cachaient de si mystérieux dans leur poitrine et entre leurs jambes. Ce qu'il avait découvert ne lui expliquait pas la raison de tout ce cirque, deux mamelles et un triangle de cheveux ....... Qu'y avait-il de si étrange ??

Il avait vite préféré fureter à travers la ville, observer les marchandes, assister au retour des pêcheurs, se glisser dans les bars pour entendre des histoires de zombis, soucougnants et autres créatures que l'imagination créole sait si bien faire vivre. Le soir il avait du mal à s'endormir en compagnie aussi encombrante mais le lendemain il y retournait. Comme l'école n'était pas de ses amies il fallut bientôt lui donner un soutien et une voisine de sa mère se proposa pour cela à la satisfaction des parents.

Line Magloire était une vieille fille gaie, dégagée du souci avec les maisons que ses parents lui avaient laissées, mais qui n'avait pas su cueillir à temps le bon parti et était restée en rade. Elle n'en concevait nulle amertume et semblait heureuse de vivre. Elle prit donc Mano sous son aile et explora avec lui toutes les verticales, les horizontales, les droites et les courbes, le chaud et le froid, le sec et l'humide ainsi que tous les mystères de l'anatomie comparée. L'élève avait de quoi répondre aux attentes de sa monitrice et elle même appréciait la délicate application qu'il réservait à toutes les «tâches » qu'elle lui proposait et son constant désir de mieux faire.

Elle eut l'habileté de comprendre qu'elle ne le garderait pas longtemps pour elle toute seule et de se chercher un complément plus jeune gagné à sa dévotion. Elle le gardait en partie encore pour apaiser des tourmentes secrètes que, seul lui, connaissait. Sa complice fut Denise Rupert une petite voisine malheureuse, comme tant d'antillaises, en amour avec un mari bien trop empressé au dehors pour que, dans son foyer, il eût encore l'énergie nécessaire à l'accomplissement du devoir conjugal ; en un mot la jeune Denise avait la juste impression de laisser pourrir un fruit dont son mari, aux premiers temps, ne se lassait pourtant jamais.

Elle n'en n'avait jamais rien dit à personne mais sa diablesse de voisine avait percé son désarroi et lui remontait, par moments, le moral avant de lui faire entendre qu'elle avait une solution. Line par petites touches l'amena à son secret et à sa proposition de partage. La jeune épouse d'abord paniquée refusa l'offre puis deux ou trois jours de réflexion l'amenèrent à admettre que Line était dans le vrai; elle ne devait aucune fidélité à qui mettait chaque jour à mal son bel idéal romantique. En plus la solution offrait l'avantage de la totale discrétion. Elle accepta donc finalement car, en fait, la jeunesse de Mano lui donnait moins la sensation de fauter.

Lecture proposée

Mano peut se lire comme une comédie de mœurs antillaise...

Section VII — Ressources documentaires

Pour aller plus loin

Les ressources ci-dessous, classées par catégorie, permettent d'approfondir les thèmes abordés. Elles sont signalées à titre indicatif et ne se substituent pas à un travail bibliographique personnalisé.

Bibliographie indicative

Sources d'archives

Articles & études académiques

  • OpenEdition et OpenEdition Journals : articles consacrés à la formation et au recrutement des élites antillo-guyanaises dans la fonction publique coloniale.
  • Cairn.info : études sur le « plafond de verre » racial dans l'administration française, de la Troisième République à l'Union française (revues d'histoire et de sciences politiques).
  • Persée : travaux comparatifs sur les magistratures coloniales européennes (Royaume-Uni, Pays-Bas, Belgique). Archive ouverte de revues francophones.
  • Manioc (bibliothèque numérique Caraïbe-Amazonie) : numéros de revues consacrés aux « Français de couleur » et aux citoyens issus des DOM/TOM dans l'empire.
  • HAL — archive ouverte : thèses et articles de recherche en accès libre sur l'histoire coloniale française.

Pistes pédagogiques

  • Étude de cas en classe : comparer le parcours individuel de Louis Tècle Courbain au cadre juridique général de son époque. Ressources sur Éduscol (portail officiel des enseignants).
  • Atelier d'analyse documentaire à partir d'extraits de Heures claires, heures sombres. Cadre méthodologique sur le portail Réseau Canopé.
  • Activité interdisciplinaire (histoire / lettres) sur le picaresque tropical à partir de Boucans et boucaniers. Voir aussi les ressources de l'Histoire par l'image.
  • Travail de cartographie : représenter la circulation des fonctionnaires entre DOM/TOM et Afrique au XXe siècle. Cartes historiques disponibles sur Géoportail et Gallica.
Section VIII — Avis des lecteurs

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